La voie - Edgard Morin

La crise de notre civilisation est perceptible depuis plusieurs années, elle ne cesse de s’approfondir, et l’impuissance de nos systèmes actuels à se réformer pour survivre est de plus en plus visible.

 

L’analyse que porte Edgard Morin sur cette situation et ses possibles évolutions est d’une richesse exceptionnelle. Sa capacité à en dégager les lignes directrices, pluridisciplinaires, sans en occulter la complexité mérite vraiment de prendre le temps de s’approprier cet ouvrage.

 

Morceaux choisis :

 

La globalisation a produit comme l'infra-texture d'une société-monde. Une société nécessite un territoire comportant de permanentes et innombrables intercommunications, ce qui est arrivé à la planète; elle nécessite sa propre économie, ce qui est le cas de l'économie mondialisée; mais il lui manque le contrôle de l'économie; il lui manque les autorités légitimes dotées de pouvoirs de décision ; il lui manque la conscience d'une communauté de destin, indispensable pour que cette société devienne Terre Patrie

La globalisation ne fait pas qu'entretenir sa propre crise. Son dynamisme provoque de multiples crises à l'échelle planétaire,

  • crise de l'économie mondiale, dépourvue de véritables dispositifs de régulation
  • crise écologique, issue de la dégradation croissante de la biosphère, qui elle-même va susciter de nouvelles crises économiques sociales et politiques
  • crise des sociétés traditionnelles, désintégrées par l'occidentalisation ininterrompue
  • crise de la civilisation occidentale, ou les effets négatifs de l'individualisme et des compartimentations détruisent les anciennes solidarités, ou un mal-être psychique et moral s'installe au sein du bien être matériel, ou se développent les intoxications consuméristes des classes moyennes, ou se dégrade la sous-consommation des classes démunies, ou s'aggravent les inégalités
  • crises démographiques produites par les surpopulations des pays pauvres, les baisses de population des pays riches, le développement des flux migratoires de misère et leur blocage en Europe
  • crise des villes devenues mégapoles asphyxiées et asphyxiantes, polluées et polluantes, ou les habitants sont soumis a d'innombrables stress, ou d'énormes ghettos pauvres se développent et ou s'enferment les ghettos riches
  • crise des campagnes devenant déserts de monocultures industrialisées, livrées aux pesticides, privés de vie animale, et camps de concentration pour l'élevage industrialisée producteurs de nourritures détériorées par hormones et antibiotiques
  • crise de la politique encore incapable d'affronter la nouveauté et l'ampleur des problèmes
  • crise des religions écartelées entre modernisme et intégrisme, incapables d'assumer leurs principes de fraternité universelle
  • crise des laïcités de plus en plus privées de sève et corrodées par les recrudescences religieuses
  • crise de l'humanisme universaliste, qui d'une part se désintègre au profit des identités nationales-religieuses, et d'autre part n'est pas encore devenu humanisme planétaire respectant le lien indissoluble entre l'unité et la diversité humaines.

(...)

Le développement instaure un mode d'organisation de la société et des esprits ou la spécialisation compartimente les individus les uns par rapport aux autres et ne donne à chacun qu'une part close de responsabilité. Et, dans cette fermeture, on perd de vue l'ensemble, le global, et la solidarité. De plus, l'éducation hyper spécialisée remplace les anciennes ignorances par le nouvel aveuglement.
Cet aveuglement vient également de la conception techno-économique du développement qui ne connaît que le calcul comme instrument de connaissance (indices de croissance, de prospérité, de revenus, statistiques qui prétendent tout mesurer). Autrement dit, il ne fonctionne qu'avec le quantifiable. Il ignore non seulement les activités non monétarisées comme les productions domestiques et/ou de subsistance, les services mutuels, l'usage de biens communs, la part gratuite de l'existence, mais aussi et surtout ce qui ne peut être calculé: la joie, l'amour, la souffrance, l'honneur c'est-a-dire le tissu même de nos vies.


Tous les processus actuels portent en eux des ambivalences. Toute crise, et la crise planétaire de façon paroxystique, porte en elle risque et chance. La chance est dans le risque. La chance s'accroît avec le risque.
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Et pourtant l'Histoire humaine a souvent changé de voie. Comment? Tout commence, toujours, par une initiative, une innovation, un nouveau message de caractère déviant, marginal, modeste, souvent invisible aux contemporains
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Pour élaborer les voies qui se rejoindront dans la voie, il nous faut nous dégager des alternatives bornées, auxquelles nous contraint le mode de connaissance et de pensée hégémonique:
Mondialisation/ démondialisation
Croissance/décroissance
Développement/enveloppement
Il faut à la fois mondialiser et démondialiser, croître et décroître, développer et envelopper.

(...)

L'orientation mondialisation/démondialisation signifie que s'il faut multiplier les processus de communications et de planétarisation culturelles, s'il faut que se constitue une conscience de «terre-patrie » qui est une conscience de communauté de destin, il faut aussi promouvoir, de façon démondialisante, l'alimentation de proximité, les artisanat de proximité, les commerces de proximité, le maraîchage périurbain, les communautés locales et régionales. Autrement dit il faut développer à la fois le global et le local sans que l'un dégrade l'autre
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L'aspiration multimillénaire de l'humanité a l'harmonie (paradis, puis utopies, puis idéologies libertaire/socialiste/communiste, puis aspirations juvéniles des années 60 (Peace-Love) et révoltes juvéniles de 68 ne peut mourir. Cette aspiration renaît et renaîtra sans cesse. Elle est présente dans le grouillement des initiatives multiples et dispersées à la base des sociétés civiles, qui vont pouvoir nourrir les voies réformatrices, elles-mêmes vouées à se rejoindre dans la Voie vers la métamorphose.
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Plus profondément encore la conscience de la nécessité vitale de changer de voie est désormais inséparable de la conscience que le grand problème de l'humanité est celui de l'état souvent monstrueux et misérable des relations entre individus, groupes, peuples
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Si nos esprits restent dominés par une façon mutilée et abstraite de connaître, par l'incapacité de saisir les réalités dans leur complexité et dans leur globalité, si la pensée philosophique au lieu d'affronter le monde, demeure enfermée dans des préciosités moliéresques, alors paradoxalement notre intelligence nous aveugle. Notre mode de connaissance parcellarisé produit des ignorances globales. Notre mode de pensée mutilé conduit a des actions mutilantes. Seule une pensée apte à saisir la complexité non seulement de nos vies, de nos destins, de la relation individu/société/espèce mais aussi de l'ère planétaire, peut tenter le diagnostic de la course actuelle de la planète vers l'abîme et définir les réformes vitalement nécessaires pour changer de voie. Seule une pensée complexe peut nous nous armer pour préparer la métamorphose à la fois sociale, individuelle et anthropologique.
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La mécanisation de la vie, l'hyperspécialisation, la chronométrisation, l'application du calcul et de la logique de la machine artificielle à la vie des individus, la généralisation d'un mal-être au sein du bien-être matériel provoquent en réaction une aspiration à la « vraie vie » La réforme de vie vise à échapper à la vie soumise aux contraintes et obligations extérieures comme à nos intoxications de civilisation, elle est de chercher à vivre poétiquement, dans la dialogique permanente entre raison et passion.
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La réforme de vie doit nous conduire à vivre les qualités de la vie, à retrouver un sens esthétique, à travers l'art bien sûr mais également dans la relation à la nature, dans la relation au corps, et à revoir nos relations les uns aux autres, à nous inscrire dans des communautés sans perdre notre autonomie

Constater la barbarie de nos vies. Nous ne sommes pas intérieurement civilisés. La possessivité, la jalousie, l'incompréhension, le mépris, la haine. L'aveuglement sur soi même et sur autrui, phénomène général et quotidien. Que d'enfers domestiques, microcosmes des enfers plus vastes des relations humaines.