Psychothérapie Transpersonnelle

Embrasser la conscience dans tous ses états

 

Article que j'ai signé pour la Revue "Recto Verseau" de janvier 2018 - Hors-Série "Faire la Paix en soi - Soigner nos blessures profondes"

 

Le film « Un Jour sans Fin », une comédie sortie au début des années 90, met en scène Bill Murray dans le rôle d’un présentateur météo prétentieux et désabusé. Après avoir accepté à contre cœur de présenter un événement populaire – le Jour de la Marmotte - dans une petite ville perdue de Pennsylvanie, et alors qu’il souhaite rentrer chez lui au plus vite, une tempête de neige l’oblige à faire demi-tour et à dormir sur place. Le lendemain, il réalise qu’il est en fait toujours... aujourd’hui : même chanson à la radio, mêmes rencontres impromptues dans la rue, et même Jour de la Marmotte… Ce jour cauchemar, qu’il souhaitait oublier au plus vite, se répète inlassablement, encore et encore et encore...

 

Cette impression de tourner en boucle, de subir son histoire plutôt que de la choisir, cette sensation que les choses n’avancent pas comme elles devraient malgré toute l’énergie que l'on y met, beaucoup en font l'expérience dans leur propre vie. Bien souvent, ce blocage est le signe que quelque chose en nous a été oublié, mis de côté et demande que nous nous mettions à son écoute, que nous lui accordions notre attention. Sans doute, le premier réflexe sera de rechercher en direction du passé. Le travail du psychothérapeute, à ce titre, est assez proche de celui de l'archéologue. A partir de quelques indices, parfois infimes, il part avec son patient à la recherche d’un passé englouti sous les fondations de la vie présente. Quelque soit ce qu’il parvient à mettre à jour, petites ou grandes révélations, accueillir et réintégrer en conscience ces parties meurtries ou oubliées de soi peut être d'un soulagement considérable.

 

En Psychothérapie transpersonnelle, le passé n'est pas le seul endroit où l'on fouille. En effet, parfois c'est le futur, et non le passé, qui cherche à se faire entendre... Le futur, ce sont ces dimensions « supérieures » de notre Être que nous n'avons pas encore rejointes et qui cherchent à advenir en nous. Ce sont ces états de conscience d’une qualité fondamentalement nouvelle que nous n'avons pas encore reconnus et intégrés. Souvent d’ailleurs parce que nous leur résistons, sentant à quel point cela risque de nous demander de changer… C'est précisément ce qu'il se passe pour Phil Connors, le présentateur météo coincé dans son jour sans fin. Ce qui l’a finalement libéré de sa malédiction, c’est d’être parvenu à actualiser en lui-même une dimension qu'il refusait obstinément jusque là : sa capacité à aimer. Se libérer de nos blocages ne signifie pas nécessairement se tourner vers les histoires du passé. Parfois, il s'agit plutôt de se tourner vers la nouveauté afin de l'autoriser à émerger et à trouver sa place en nous.

 

L’exploration de soi à visée psychothérapeutique, lorsqu’elle est ainsi abordée d’une façon holistique, nous confronte schématiquement à trois zones de notre conscience. Une première, liée à notre passé, correspond à la période que l’on pourrait qualifier de « pré-personnelle ». Au cours de cette période, nous avons appris à nous différencier progressivement d’un environnement duquel nous dépendions intégralement étant enfant, jusqu’à acquérir une suffisante autonomie. La deuxième est la période durant laquelle domine la personnalité, où nous cherchons à fonctionner comme une personne distincte, libre et responsable, tout en étant en relation avec le monde qui nous entoure. La dernière période, « trans-personnelle » commence à s’exprimer en général vers le milieu de la vie, et parfois beaucoup plus tard. Au sein de la conscience transpersonnelle, ce n'est plus la personnalité qui est le centre de l'attention, mais ce quelque chose de « plus grand que soi », qui la transcende et qui cherche à s'exprimer à travers elle.

Pour des personnes dont la conscience est bien ancrée dans la phase 2, il est en réalité assez difficile de se représenter à quel point les phases 1 et 3 sont différentes. Un des aspects qui les distinguent particulièrement réside dans le rapport qu'elles entretiennent à la pensée et au langage. En phase 2, le langage tient une place très importante dans le fonctionnement de notre pensée et de notre perception du monde. Il nous permet non seulement de nommer les choses pour pouvoir les communiquer, mais aussi de les reconnaître, leur associant diverses propriétés, de s'en faire une représentation mentale abstraite pour les « penser ». Cela, le nourrisson en est parfaitement incapable. Il vit les choses de façon immédiate, directe. N’ayant rien pour se représenter le monde, ce qu’il ne perçoit pas avec ses sens n’existe tout simplement pas. Et bien que le langage apparaisse en général vers deux ans, ce n’est qu’à partir de 10-12 ans que l'enfant commence vraiment à pouvoir se représenter abstraitement ses expériences et à pouvoir agir sur elles. Ainsi, dans notre exploration archéologique tournée vers le passé, dès lors que nous remontons au-delà de cette limite déterminante, nous arrivons dans une zone où les choses, et notamment les blessures/ruptures/manquements que l’on cherche à réparer, ne sont jamais passées par la pensée, faute de moyen. C’est une zone « pré-langagière » où tout est vécu en direct, au premier degré. Impossible d’y accéder vraiment par le langage et les thérapies verbales.

La troisième phase, transpersonnelle, est quant à elle « trans-langagière ». Le langage, qui discerne et fixe les choses, n’est plus adapté à cet état de conscience direct, vivant et inclusif. Tout comme en phase 1, la conscience fait de nouveau l’expérience d’un rapport immédiat au monde, non plus d’une façon égocentrique comme l’enfant, mais d'une façon mondocentrique, voire holocentrique. Plus la conscience rejoint cette dimension transpersonnelle et plus elle transcende les limites spatiales et temporelles qui conditionnent la conscience en phase 2. Elle tend à connaître le monde non plus par observation (connaissance indirecte) mais par identification (connaissance directe), réconciliant en un seul mouvement intérieur l’unicité et l’unité. Ici, le langage n’est pas seulement inutile, il est tout simplement un obstacle.

Ainsi, il s'agit de reconnaître que plus nous cherchons « loin » dans le passé ou « loin » dans le futur, plus nous risquons de franchir cette limite au-delà de laquelle le langage et la pensée sont d'une nature totalement autre. Afin d'éviter ce «mur » invisible que le langage ne peut traverser, la Psychothérapie transpersonnelle s'appuie sur des techniques induisant des états de conscience élargis qui peuvent se passer du langage et de la représentation. La Respiration Holotropique1 en est l'outil le plus précieux et le plus efficient, mais d'autres techniques (sweat-lodge, voyage au tambour, méditation, certaines approches d'Art-Thérapie) peuvent aussi être utilisées. Grâce aux états de conscience élargis, les zones pré- et trans- personnelles redeviennent accessibles pour l'exploration, la réconciliation et la guérison.

Pour en revenir à « Un Jour sans Fin », peut-être qu'à tout bien y réfléchir, nous pouvons tout autant nous identifier à ce pauvre Phil coincé dans sa boucle temporelle, qu'à cette marmotte en profonde hibernation !... Si tel est le cas, c'est que le temps est venu pour nous de sortir de la torpeur et de la répétition, et d'embrasser pleinement chaque partie de notre conscience, dans toute sa complexité, toute sa puissance... et tous ses états.

 

1Voir l'article de Brigitte Chavas sur le sujet dans notre précédent numéro