Retrouver l'émerveillement

Un article de Geertje CouwenbergH dans mon magazine préféré 

 

 

Avoir un esprit neuf est la voie de la sagesse.

Cette pensée bouddhiste zen peut sembler paradoxale, mais oubliez ce que vous croyez savoir et, curieusement, vous reviendrez au plus important. Mais comment s’appliquer à redevenir un “débutant” ?

 

 

Hypnotisée, je regarde ma nièce de quatorze mois qui joue depuis au moins vingt minutes avec un paquet de Kleenex. Absorbée par ce qu’elle fait, elle porte un doigt sur la languette qui permet de l’ouvrir et la tripote. À un moment donné, elle parvient à ouvrir le paquet. Puis elle le referme. Et le rouvre. Et le referme. On peut lui envier sa capacité à focaliser ainsi son attention. J’éprouve un émerveillement similaire quand mon chien Eddie s’avance vers moi en frétillant de la queue alors que je sors des toilettes pour la sixième fois de la journée. La scène m’amuse toujours. 

 

Candide et sans parti pris

Jouer avec des mouchoirs en papier ou voir quelqu’un sortir des toilettes, ce n’est pas ce que je considère a priori comme un temps fort de la journée. Ce qui apparaît comme nouveau et surprenant aux enfants et aux animaux, je le trouve souvent ennuyeux ou banal. Je ne sais pas au juste à quelle époque j’ai perdu ce regard candide. Alors que je devenais adulte, il a été supplanté par un énième jour, un énième souci, une énième personne ou un énième paquet de mouchoirs. Il n’y a pas forcément de mal à ça. Eddie n’a pas conscience qu’il n’est plus un chien errant et qu’il peut compter sur mon retour quand je disparais – ô mystère ! – au petit coin. Quant à ma nièce, elle ignore que le monde est rempli de Kleenex ; le savoir lui aurait épargné des larmes quand je lui ai pris des mains son paquet tout trempé de bave. L’idéal, ce serait à mon avis de réunir les deux qualités : la candeur de ma nièce et l’absence de parti pris de mon chien, assorties d’une certaine expérience de la vie. Esprit ludique et curiosité associés à une conscience de notre mortalité, de la compassion, de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas. Être capable de voir un paquet de mouchoirs comme un miracle et en même temps savoir que notre bonheur n’en dépend pas. Ne serait-ce pas merveilleux ? C’est ainsi, en quelque sorte, que je me suis toujours représenté le Beginner’s Mind, ou “esprit neuf”, tel que l’envisage le bouddhisme zen. L’état dans lequel tout est possible, sans verser dans la puérilité. Dans lequel on peut tout vivre comme si c’était pour la première fois. Sans se bercer de l’illusion que l’on sait déjà tout.

 

S’entraîner encore… et encore

« L’esprit du débutant contient beaucoup de possibilités, là où celui de l’expert en contient peu », écrit Shunryu Suzuki Roshi dans son ouvrage classique Esprit zen, esprit neuf. Je suis devenue experte en affirmations, reine du “c’est comme ça”. Une attitude plutôt ennuyeuse, qui laisse peu de possibilités. On ne sort des sentiers battus qu’en redevenant un débutant, en remplaçant le “c’est comme ça, point” par le “comment est-ce ?”, en s'interrogeant constamment. En ouvrant fenêtres et portes de sa propre vie et en oubliant qu’on a su ce qu’était le vent. En tendant les mains et en écartant les doigts pour sentir ce qu’on appelle “vent”. En disant : « Je ne sais pas » quand on ne sait pas. En demandant de l’aide. En gardant sa capacité d’émerveillement et en restant curieux. Qu’il s’agisse de nos rapports aux autres, de notre corps, du travail, de la planète ou des Kleenex. Devenir débutant, ça ne s’apprend pas en un jour, il faut s’y entraîner. Pour y parvenir, il est bien de s’accorder au quotidien, ne  serait-ce que pendant dix minutes, la permission de ne rien faire et de n’être personne. De s’asseoir le dos bien droit et le torse “ouvert” afin de faire en douceur ses exercices d’inspiration et d’expiration. C’est ce qu’on appelle méditer, le terrain le plus fertile pour favoriser un esprit neuf. On redevient aussi un débutant en s’entraînant quotidiennement à lâcher les choses, à repartir de zéro, à ressentir émerveillement et gratitude. C’est pourquoi j’ai conçu un défi à relever en vingt-quatre jours. Vingt-quatre exercices imprimés sur douze cartes (offertes ci-contre). Découpez-les, faites-en un petit tas et tirez-en une chaque matin à votre réveil. Lisez l’exercice “Esprit neuf” de la journée et amusez-vous avec. Quand vous les aurez tous faits, il vous suffira de recommencer… et encore… et encore.  

 

 

Photographie Jeroen Van Der Spek

Inspiration extrait de Happinez n°1 p.96